Interview : Jean-Luc M.
Centre de contrôle Roissy-Charles de Gaulle. 30 années d'expérience.
Qu'est ce qui vous a donné envie de devenir contrôleur aérien ?
Ce n'est pas du tout une vocation. Disons qu'étant devenu contrôleur aérien par hasard j'ai plutôt fait très vite le choix de le rester car ce métier m'a offert rapidement d'être seul responsable de mes décisions, m'a fait découvrir le milieu fascinant car très vivant de l'aviation et m'a permis (plus jeune) de voyager loin et souvent.
Comment êtes-vous devenus aiguilleur du ciel ?
Par caprice du destin. J'ai réalisé que la filière universitaire mathématique que je suivais avait surtout des débouchés dans l'enseignement qui n'était finalement pas vraiment ma tasse de thé. Au cours du service militaire (régiment de chars à l'étranger) j'ai demandé une permission pour passer le concours OCCA ??? qu'un autre appelé tentait (mais en réalité pour m'échapper un peu). C'est après avoir été retenu que je me suis un peu renseigné et ai décidé finalement d'aller voir à l'ENAC si cette profession et moi pouvions avoir quelques affinités. Réponse affirmative mon OCCA !!!
Décrivez un jour type.
Je suis détaché sur un projet (le Chef de l'Approche de Roissy) et donc, quatre jours par semaine en moyenne, je partage mon temps entre réunions, quelques heures (parfois trop peu) de maintien de qualification (essentiellement en salle de contrôle d'approche) et rédaction de documents divers. Mes horaires sont très variables et comme le projet est très intéressant disons que je ne vois vraiment pas le temps passer et que du reste je ne le compte pas (çà c'est pour le cas où mon patron ou ma femme liraient cet article)
Quelle est la meilleure partie de votre travail ?
C'est lorsque j'apprends quelque chose grâce à mes collègues ou d'autres personnes rencontrées par le biais de mes fonctions et que je peux leur apporter moi-même suffisamment pour nous permettre de constater que nous avons réussi ensemble à résoudre des problèmes et en finalité permis à terme à plus de monde de voyager plus sûrement dans de meilleures conditions (en bon libéral je devrais rajouter « et pour moins cher »)
Quelle est la plus mauvaise partie de votre travail ?
Lorsque le sentiment peut nous prendre que c'est un travail jamais acquis, à toujours recommencer et que la complexité des problèmes fait qu'il ne peut pas y avoir de réponse simple et rapide.
Qu'est ce qui est spécifique dans votre centre ?
C'est un centre à charge forte, en constante demande d'accroissement, tendant à la saturation avec un personnel très jeune alors qu'une plus longue expérience serait nécessaire pour mieux gérer les aléas d'un environnement relativement complexe et l'inertie induite par son dimensionnement. Mais la jeunesse d'un centre a aussi d'indéniables qualités...
Pourquoi est-ce que vous préférez travailler à Charles de Gaulle ?
J'ai le sentiment tangible d'être utile en continuant à voir de mes yeux chaque jour de nouvelles infrastructures se déployer et de ressentir de près quotidiennement les flux humains qui s'y croisent. Les conditions météorologiques variées (entre autres) se chargent de plus de nous éviter en exploitation un travail routinier tout comme la complexité des problèmes le fait pour le personnel en encadrement.
Pour vous quelles sont les principales qualités nécessaires à un contrôleur aérien ?
Ce sont celles que vous voudriez voir chez quelqu'un à qui vous devez confier votre vie soit : 1. la conscience professionnelle, 2. l'honnêteté intellectuelle, 3. l'humilité, mais être quand même un joyeux luron sans quoi la vie ne vaut pas la peine d'être vécue.
Quelle est la situation la plus complexe que vous ayez eue à gérer ?
Il y a de nombreuses années, alors que nous n'avions ni le matériel, ni l'organisation du travail ou les effectifs actuels j'ai été « kidnappé » du simulateur voisin pour renforcer la salle de contrôle suite à l'envahissement impromptu des pistes d'Orly par des manifestants à l'heure de pointe d'arrivée pour les deux aéroports. J'ai débarqué en pleine saturation, attente, déroutements, pertes de corrélations radar, minimum fuel pour la plupart. Il a fallu tout improviser au vol, sérier les priorités, créer et répartir des tâches, utiliser des supplétives, coordonner à tour de bras. Tout s'est bien terminé et je dois avouer que je me suis senti (puérilement ?) très fier de nous et de tous nos collègues.
Quelles sont les difficultés pour une femme dans ce métier ?
Vous venez de donner la réponse vous-même... interrogez donc directement une femme espèce de misogyne !!!!
Que ferez-vous ensuite ? Comment voyez-vous votre futur ?
Je suis un indécrottable fataliste, je suis persuadé que je vais continuer de vieillir et finirai même par mourir. Plus sérieusement je suis en attente d'une date de mutation vers ce qui n'est pas un pays imbécile parce qu'il paraît qu'il y pleut : la Nouvelle Calédonie d'où je reviendrai ou non pour une fin de carrière en Métropole selon l'intérêt du travail des postes qui pourraient m'être accessibles. Mais qui sait si alors l'échéance de fin de carrière actuelle pour un ICNA sera encore la même ? Encore un peu de suspens...